La riposte postélectorale continue au Cameroun. L’ex-candidat à la présidentielle, Issa Tchiroma, met une autre stratégie en place et, depuis le Nigeria, organise une riposte particulière et politique en nommant, via un décret, l’avocate Alice Nkom au poste de porte-parole. Un choix qui lui servirait à renforcer son processus de contestation postélectorale.
En effet, cet acte intervient seulement dix jours après la prestation de serment de son rival, Son Excellence Paul Biya, donné pour vainqueur selon le Conseil constitutionnel de la République du Cameroun. En signant un tel décret, l’ancien ministre cherche à maintenir, à conserver sa présence dans le débat politique camerounais, tout en réitérant le fait qu’il se considère toujours comme le vainqueur de la présidentielle 2025.
Le texte.
D’après le « décret » rendu public, Issa Tchiroma Bakary précise que « Me Alice Nkom est habilitée à s’exprimer au nom du Président élu et à représenter ses positions dans les échanges médiatiques, institutionnels et diplomatiques ». Cette fonction inclut également la coordination de la communication de ce qu’il appelle la « Présidence élue ».
Une formule assumée, qui montre sa position contestataire des résultats publiés par le Conseil constitutionnel, faisant de Paul Biya le vainqueur avec 53,66 % des voix. Des chiffres que Issa Tchiroma refuse de reconnaître.
Me Alice Nkom, le choix d’Issa Tchiroma Bakary.
Alice Nkom voit le jour en 1945 dans la localité de Poutkak, région du Littoral. Elle est un personnage bien connu dans le secteur juridique-associatif au Cameroun. Après ses études entre Toulouse et Yaoundé, Alice Nkom rentre au Cameroun dans les années 1960. En 1969, alors âgée de 24 ans, elle devient la toute première femme avocate du pays.
Elle débute sa carrière à Douala dans un contexte où seuls les hommes pouvaient exercer cette profession. Très vite, elle se penche sur les dossiers en rapport avec les violences policières et les discriminations. En 1972, lorsqu’une disposition anti-homosexualité est insérée dans le Code pénal camerounais, elle s’emploie à défendre ceux qui sont poursuivis sous cette base juridique.
Une décision qui marque son entrée dans un engagement qui va occuper une grande partie de sa vie professionnelle. À Douala, elle met sur pied un cabinet et devient l’un des visages les plus visibles de la défense des libertés individuelles.
Au début des années 1990, elle milite au sein du Front social démocrate (SDF) et rejoint plus tard le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). Elle fonde donc l’Association des avocats du Cameroun avec pour objectif de s’engager dans la défense des veuves et des orphelins.
Ses combats prennent un autre tournant en 2003 lorsqu’elle fonde l’Association de défense des homosexuels du Cameroun (Adefho). Deux ans plus tard, elle prend la défense d’onze jeunes accusés d’homosexualité. Elle finit par obtenir, en 2013, l’acquittement de deux prévenus, une décision rare dans un pays où la pénalisation existe depuis plus d’un demi-siècle.
Une avocate exposée aux menaces.
Me Alice Nkom mène ses combats avec ardeur. L’affaire Roger Jean-Claude Mbede est l’un de ses dossiers les plus suivis : un étudiant condamné en 2011 à trois ans de prison pour avoir envoyé un message à un homme. Elle obtient sa libération en 2012 et attire l’attention de plusieurs organisations internationales.
Parallèlement, elle s’en prend au Code pénal et conteste la constitutionnalité de l’article 347 bis, qui prévoit des peines allant de six mois à cinq ans de prison pour homosexualité. Un engagement qui lui vaut, en 2012, la distinction : « Africaine de l’année » par The New Yorker, le Prix Amnesty International des droits de l’homme en 2013, ou encore des distinctions en Afrique centrale et auprès d’associations internationales.
Me Alice Nkom, le choix idéal ?
Ce décret de nomination faisant de Me Alice Nkom la porte-parole d’Issa Tchiroma Bakary a surpris plus d’un observateur de la scène politique camerounaise. Car le choix d’une personnalité comme Alice Nkom apparaît comme un geste politique calculé. Elle représente la voix indépendante, reconnue à l’international, et capable d’assurer une communication structurée en période de contestations.
L’objectif recherché par Issa Tchiroma Bakary semblerait être celui de donner une dimension juridique et symbolique à sa contestation. Une sortie publique, au nom d’un candidat qui revendique une victoire contestée, pourrait l’exposer à des menaces et intimidations, mais aussi repositionner son image politique.
Dans son rôle, elle devrait transmettre les messages, répondre aux demandes médiatiques et représenter ce camp dans les discussions internationales. Il faut rappeler que le paysage politique camerounais reste marqué par de nombreuses contestations.
À date, nous ignorons encore comment Alice Nkom exercera cette fonction de porte-parole. Car son action professionnelle se concentre depuis des années sur la défense des libertés individuelles. Que fera le pouvoir de Yaoundé face à une telle manœuvre politique ? La question est posée.



