L’enfant prodigue au passé politique ombré par les fonctions ministérielles
Né le 10 septembre à Garoua, Issa Tchiroma Bakary est ingénieur ferroviaire de formation, diplômé au Cameroun puis en France. Il déclare avoir obtenu une bourse d’études grâce au président Ahmadou Ahidjo, après un parcours académique brillant.
De retour au pays, il intègre la Régie nationale des chemins de fer du Cameroun avant de se lancer en politique. Arrêté en 1984 après la tentative de coup d’État contre Paul Biya, il est détenu plusieurs années sans jugement, une expérience qui, selon lui, forge sa posture critique. Dans une interview accordée à la journaliste exilée Mimi Mefo, il confie avoir profité de son incarcération pour apprendre l’anglais en autodidacte.
À la réouverture politique des années 1990, il rejoint l’UNDP et devient député en 1992, incarnant une opposition modérée prônant le dialogue. La même année, il entre au gouvernement comme ministre des Transports, puis fonde en 2007 son propre parti, le FSNC.
Il revient au gouvernement en 2009 comme ministre de la Communication, puis à l’Emploi en 2019, devenant l’un des visages familiers du régime Biya. En juin 2025, il démissionne, rompt avec le pouvoir et rejoint l’opposition. Désormais, il défend le fédéralisme et annonce sa candidature à la présidentielle d’octobre 2025.
Issa Tchiroma, le “bon diable”
Lors d’un sermon, Mgr Barthélemy Yaouda Hourgo, évêque de Yagoua, exprimant son souhait d’une alternance à la tête de l’État, avait déclaré préférer “le diable à la place du président Paul Biya”, comme solution provisoire.
Le dépôt de candidature de l’ex-ministre Tchiroma, connu pour sa fidélité passée au régime, a donc suscité la méfiance d’une partie de l’opinion publique. En effet, son passage au ministère de la Communication reste marqué par des prises de position controversées qui lui ont valu de nombreux détracteurs.
Le Dr Fridolin Nke qualifiait ces prises de position de “sept péchés capitaux d’Issa Tchiroma” dans une édition de Canal Presse :
- L’annonce de la mort présumée du SIDA d’un journaliste décédé en détention préventive et, selon certaines sources, torturé ;
- Le manque de volonté de médiation avant la guerre dans les régions anglophones ;
- Le non-soutien à Vanessa Tchatchou, victime du vol de son bébé en 2011 à l’hôpital gynéco-obstétrique ;
- La défense des faux observateurs de Transparency International lors de la présidentielle de 2018 ;
- L’humiliation du candidat Maurice Kamto après la revendication de sa victoire en 2018 ;
- La défense d’une vidéo d’exécutions sommaires dans le NOSO en 2019, qu’il avait attribuée, à tort, au Mali ;
- Et la défense du détournement présumé à la Camair-Co, qualifié par certains de crime économique.
Malgré ce passé sulfureux, des figures politiques comme le Dr Aristide Mono ont choisi de soutenir “le bon diable”, perçu comme un tremplin pour tourner la page de 43 ans de règne. Dans une vidéo, il apparaît entouré de partisans arborant des t-shirts “Tchiroma, mon bon diable”.
Une campagne marquée par l’apaisement, la rigueur et la proximité
“Il a toujours été proche du peuple. Il évitait les tribunes tout en s’exprimant à partir de sa voiture, n’hésitant pas à tendre les bras pour saluer la foule”, témoigne Maître Simh, membre du directoire du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC). Quelques semaines plus tôt, ce juriste avait salué l’humanisme du candidat, notamment son soutien public à Maurice Kamto lors de la décision du Conseil constitutionnel à la suite du recours porté par le professeur de droit. Le leader de l’opposition, écarté par Elections Cameroon puis par la Cour constitutionnelle le 5 octobre, a vu sa candidature définitivement rejetée pour le scrutin du 12 octobre. Issa Tchiroma s’est démarqué par une série de mea culpa adressés aux Camerounais indignés par ses anciennes prises de position. Ses excuses publiques dans les régions du NOSO, durement touchées par la guerre, ainsi que sa rupture nette avec le régime Biya, ont sans doute renforcé sa crédibilité auprès de l’électorat. L’exclusion de la secrétaire générale de sa campagne, Jeanne Nsoga, pour “faute très grave” après des propos jugés discriminatoires envers la communauté bamiléké et certains partisans du professeur Kamto, a également marqué une partie de l’opinion.
Le déroulement des élections et le rôle des lanceurs d’alerte
Le scrutin s’est déroulé sous la vigilance des lanceurs d’alerte, très actifs sur les réseaux sociaux, diffusant en temps réel les images des dépouillements. Ces journalistes et communicants publiaient régulièrement des résultats partiels favorables à leurs camps respectifs : Nzui Manto et Boris Bertold pour le FSNC ; Bruno Francois Bidjang, Ernest Obama Nana et Raoul Christophe Bia pour le RDPC.
De 32 procès-verbaux à ceux de 18 départements : la preuve par les chiffres
S’il avait été impossible pour le MRC de prouver la fraude électorale à travers 32 procès-verbaux non émargés lors du contentieux post-électoral de 2018, cette audience marquait déjà le début du démasquage du système. Alors qu’Elections Cameroon annonce la victoire de Paul Biya (RDPC) avec 53,66 % des voix contre 35,19 % pour Issa Tchiroma Bakary (FSNC), ce dernier affirme avoir démontré sa victoire grâce à des procès-verbaux issus de 18 départements représentant 80 % de l’électorat. Les chiffres publiés sur sa page Facebook officielle font état d’une victoire d’Issa Tchiroma Bakary avec 54,7 % des suffrages contre 31,2 % pour Paul Biya. Son succès reposerait sur une alliance inédite entre le Nord, son bastion naturel, et les grands centres urbains comme Douala et Yaoundé, où il aurait obtenu des scores élevés. Il dominerait notamment dans le Wouri (76,1 %), le Mfoundi (57,4 %), la Mifi (80,3 %) et la Vina (59,6 %), tandis que Biya conserverait ses bastions traditionnels dans la Lékié (78,5 %) et le Mayo Sava (64 %).
La compilation totale des chiffres sur la base des procès verbaux issus des bureaux de vote, est la suivante :
Wouri (Littoral) : Issa Tchiroma 369 059 voix (76,13 %) ; Paul Biya 58 465 voix (12,06 %).
Moungo (Littoral) : Issa Tchiroma 52 764 voix (57,73 %) ; Paul Biya 27 681 voix (30,29 %).
Vina (Adamaoua) : Issa Tchiroma 62 749 voix (59,56 %) ; Paul Biya 29 175 voix (27,69 %).
Mfoundi (Centre) : Issa Tchiroma 135 207 voix (57,42 %) ; Paul Biya 72 727 voix (30,88 %).
Lékié (Centre) : Issa Tchiroma 1 065 voix (9,00 %) ; Paul Biya 9 280 voix (78,45 %).
Lom et Djérem (Est) : Issa Tchiroma 34 715 voix (50,65 %) ; Paul Biya 26 480 voix (38,64 %).
Mifi (Ouest) : Issa Tchiroma 54 329 voix (80,29 %) ; Paul Biya 8 339 voix (12,32 %).
Menoua (Ouest) : Issa Tchiroma 28 029 voix (68,74 %) ; Paul Biya 9 167 voix (22,48 %).
Noun (Ouest) : Issa Tchiroma 25 512 voix (22,71 %) ; Paul Biya 36 557 voix (32,55 %).
Mayo Rey (Nord) : Issa Tchiroma 22 469 voix (27,14 %) ; Paul Biya 42 432 voix (51,25 %).
Bénoué (Nord) : Issa Tchiroma 114 609 voix (53,61 %) ; Paul Biya 70 003 voix (32,75 %).
Mayo Louti (Nord) : Issa Tchiroma 38 903 voix (55,15 %) ; Paul Biya 18 890 voix (26,78 %).
Mayo Sava (Extrême-Nord) : Issa Tchiroma 24 885 voix (28,87 %) ; Paul Biya 55 203 voix (64,04 %).
Mayo Tsanaga (Extrême-Nord) : Issa Tchiroma 39 981 voix (46,74 %) ; Paul Biya 27 938 voix (32,66 %).
Diamaré (Extrême-Nord) : Issa Tchiroma 81 565 voix (50,34 %) ; Paul Biya 64 961 voix (40,09 %).
Logone et Chari (Extrême-Nord) : Issa Tchiroma 33 531 voix (38,30 %) ; Paul Biya 46 964 voix (53,65 %).
Mayo Kani (Extrême-Nord) : Issa Tchiroma 42 494 voix (43,27 %) ; Paul Biya 40 356 voix (41,10 %).
Mayo Danay (Extrême-Nord) : Issa Tchiroma 65 405 voix (47,73 %) ; Paul Biya 56 062 voix (40,92 %).
Crise électorale : deux morts et vingt détenus à Garoua
Les contestations populaires à Garoua ont fait deux morts, selon des sources locales : un jeune homme non identifié et madame Zouhaira, enseignante à l’école primaire arabe de Poumpoumré. De son côté, le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a annoncé l’arrestation de vingt personnes, qui seront déférées devant les tribunaux militaires pour insurrection et incitation à la rébellion. Certaines ont été transférées à Yaoundé pour “poursuite d’enquête” après des actes qualifiés de criminels.
Potentielle alternance, un futur incertain
Issa Tchiroma, convaincu d’avoir remporté l’élection, s’est auto-proclamé président élu au lendemain du scrutin tout en tendant la main à Paul Biya, qui, selon Jeune Afrique, lui aurait proposé le poste de Premier ministre. À la veille de la proclamation officielle des résultats par le Conseil constitutionnel, prévue pour le lundi 27 octobre, le Cameroun demeure plongé dans une atmosphère de tension, suspendu entre la promesse d’une alternance et l’incertitude d’un avenir politique imprévisible.



